L’analyse des incohérences de chaînes dans un PCRA sert à vérifier que les objectifs de reprise déclarés sont réalisables. Chaque BIA fixe, pour une activité, une Durée Maximale d’Interruption Admissible [DMIA] et, à terme, un objectif de reprise [RTO, Recovery Time Objective].
Une activité vitale ne fonctionne pas de manière isolée et autonome : elle s’appuie sur une chaîne de ressources, d’applications, de fournisseurs [internes, externes], d’équipements et sur d’autres activités. Une incohérence de chaîne survient lorsque les délais promis le long de cette chaîne ne sont pas compatibles entre eux. Cela reviendrait à garantir une reprise rapide à un bout, alors qu’un maillon en amont est, lui, beaucoup plus lent. Il y a incohérence de chaîne dès qu’un maillon ne peut pas être restauré dans un délai, un volume ou une quantité compatible avec l’activité qu’il supporte.
Par exemple, le déclenchement des moyens du SAMU dépend de la régulation médicale. Nous avons pu observer des BIA qui déclaraient une DMIA de 30 minutes pour le déclenchement des moyens du SAMU, et une DMIA de 3 h pour la régulation médicale. Ou encore une activité d’extraction et de validation de la paie [DMIA de 3 jours] qui dépend d’une activité de contrôle des variables [DMIA de 30 jours]. Ou une activité thérapeutique urgente, la réanimation néonatale [DMIA de 1 h], qui dépend de la délivrance de la pharmacie, dont la DMIA a été mesurée à 24 h.
La règle qui doit toujours prévaloir, c’est que la ressource en amont doit être rétablie au moins aussi vite que l’activité vitale qu’elle alimente en aval.
Autrement dit, le délai toléré en amont doit être inférieur ou égal au délai toléré en aval : DMIA amont ≤ DMIA aval. La logique est celle d’une chaîne : elle est aussi lente que son maillon le plus lent. Il est inutile de promettre une reprise en 30 minutes à une activité si l’application ou la ressource dont elle dépend n’est prévue pour revenir qu’au bout de 3 heures.
Quatre formes d’incohérence souvent observées : une analyse des résultats de vos BIA permet de voir de quelle manière la cohérence des chaînes peut être rompue.
- Exigence applicative induite, mais non fixée : une activité vitale exige une reprise en 30 minutes. L’application dont elle dépend hérite donc mécaniquement de cette exigence de 30 minutes. Si aucun de vos BIA ne fixe de RTO pour les applications elles-mêmes, l’exigence existe logiquement, mais elle n’est ni écrite ni tracée.
- Même application, criticité divergente : des applications critiques comme le DPI [Dossier Patient Informatisé] sont en général utilisées par plusieurs services, avec des DMIA différentes selon le service : « 30 min » ici, « 3 h » ailleurs. Comme c’est la même application, on ne peut pas la restaurer à deux vitesses : la contrainte la plus courte [30 min] doit primer, sous peine de trahir le service le plus exigeant.
- Incohérence intra-service : prenons le SAMU. La « régulation médicale » peut être cotée 3 h alors qu’elle alimente le « déclenchement des moyens », coté 30 min. L’amont [3 h] est plus lent que l’aval [30 min] : la chaîne se contredit elle-même.
- Chaînes non documentées : vérifier la cohérence suppose que les BIA décrivent les dépendances. Assurez-vous donc que vos paires de dépendances sont exploitables au sein de vos BIA ; si tel n’est pas le cas, pour la plupart des activités, la cohérence ne pourra tout simplement pas être vérifiée, faute d’information.
Ce que vous avez besoin de vérifier avant de passer à la stratégie de continuité d’activité :
- Fixer les RTO applicatifs : chaque application partagée doit se voir attribuer un RTO, dérivé de l’activité la plus exigeante qu’elle sert.
- Aligner les délais le long de chaque chaîne : vérifier, activité par activité, que le rétablissement de l’amont est au moins aussi rapide que le besoin de l’aval.
- Documenter les dépendances manquantes : compléter les BIA [format unique] pour rendre la cohérence vérifiable sur l’ensemble des activités.
- Confronter au RTA [Recovery Time Actual, temps réel de récupération] : une fois les exigences alignées, mesurer avec la DSI le délai réellement atteignable et traiter les écarts.
Les risques de ne pas identifier les incohérences de chaînes au sein de votre PCRA :
- Un PCRA non activable au moment le plus utile : les délais de reprise [RTO] validés sont hélas intenables : le délai réel de reprise est celui du maillon le plus lent de la chaîne, pas celui déclaré par le service.
- Une défaillance de vos modes dégradés : vos modes dégradés risquent de tomber avec les ressources qu’ils devaient remplacer. Si vos modes dégradés n’ont jamais été confrontés à leurs propres dépendances, vous vous exposez à des erreurs et à des risques pour les patients, avec des retards dans la prise en charge.
- Une saturation de vos solutions de repli : elle survient notamment lorsque plusieurs services comptent sur la même ressource de secours. Lorsque chaque BIA est pris isolément, on pourrait croire à une certaine cohérence ; mais dans un contexte multi-établissements, multi-services et multi-pôles, un repli commun dont les dépendances et interdépendances n’ont pas été identifiées au préalable est saturé dès les premières heures.
- Un pilotage avec des investissements et des niveaux de service [SLA] mal ciblés : sans visibilité sur les vrais goulets, la redondance va aux ressources visibles, et la restauration des applications risque de suivre une logique technique plutôt qu’une logique de soins et de sécurité des patients.
Si je vais plus loin, dans la maintenance opérationnelle de votre PCRA, les RETEX et les exercices peuvent paraître rassurants, alors qu’ils ne regardent que des maillons isolés : il faudrait éprouver la chaîne dans sa globalité.
En synthèse : les délais annoncés dans les BIA ne « tiennent » que si toute la chaîne en amont suit. Une revue méthodique de vos BIA, notamment au moment de la consolidation, doit faire ressortir vos incohérences de chaînes, en particulier lorsque des délais amont manquent ou se contredisent. Corrigez-les et alignez les délais le long des chaînes de dépendances avant de démarrer l’élaboration des stratégies de continuité. Cette étape d’analyse et de consolidation des résultats du BIA doit appuyer les priorités et les exigences de continuité d’activité : les résultats des BIA sont naturellement utilisés pour identifier et sélectionner les stratégies et solutions de continuité.
Bon à savoir : si vous êtes engagés dans une démarche qualité avec votre PCRA, chaque incohérence doit être soit corrigée, soit acceptée formellement par la direction [traçabilité attendue par ISO 22301 et ISO 22317].